Il y a quelques temps, lors d’une discussion passionnée sur un forum tolkiendil, mon
adversaire¹, agacé sans doute par
le fait que nos deux points de vue tournaient en rond sans jamais se rejoindre, en est venu à traiter – gentiment – un
de mes amis et partenaires dans le débat de « bougre d’externaliste »,
lui-même se plaçant bien sûr dans le camp opposé, celui des « internalistes ».
L’expression m’a amusé dans la forme mais le fond nous a troublés, et nous
a lancés dans un débat visant à déterminer ce qu’était un
internaliste et ce qu’était un externaliste, ce qui nous a quelque peu éloignés
de la question d’origine. Finalement, nous en sommes plus ou moins restés à l’idée
que ces notions étaient en fin de compte un piège et qu’elles étaient plus
un obstacle qu’un atout pour comprendre Tolkien.
Cela m’a paru dommage, car à mon avis cette opposition conceptuelle recouvre une réalité et
traduit une divergence de points de vue tangible et tout à fait fructueuse. Cela pourrait sembler évident à ceux
qui sont familiers des débats traditionnels de la critique littéraire. En effet, les
notions d’approches « externe » et « interne » ont
un sens bien précis en analyse classique, et ni leur efficacité ni leur utilité ne
sont en général remises en cause. On appelle « analyse interne » une
analyse qui étudie le texte seul, en faisant intervenir par exemple ses aspects stylistiques
ou poétiques, mais sans faire référence à des éléments qui
lui sont extérieurs, comme la biographie de son auteur ou le contexte social, culturel, historique
etc. dans lequel il a été rédigé. Inversement, l’approche « externe » désigne
dans cette perspective une analyse qui éclaire le texte et le comprend à l’aide
de ces éléments de contextualisation.
Cette première opposition, ces premiers outils de travail sont sans aucun doute très
utiles pour étudier Tolkien, au même titre que n’importe quel autre auteur, au moins
en littérature ; mais il me semble que ce n’est pas là ce à quoi font
référence beaucoup de passionnés – ou de spécialistes – de
Tolkien quand ils parlent des deux approches. En fait, une grande confusion règne autour de
l’emploi de ces termes dans le milieu tolkiendil, certains les employant dans le sens universitaire
traditionnel, d’autre dans une toute autre optique, sans toutefois définir clairement
ce dont ils parlent. Moi-même je me suis vu reproché de sortir du sens premier (chronologiquement
parlant) de ces notions.
Ce reproche me pose un problème, car je n’ai découvert ce sens universitaire que
récemment, et jusque là je donnais aux concepts « d’internalisme » et « d’externalisme » une
signification toute différente, et qui me semble à la fois partagée par beaucoup
et très efficace pour réfléchir sur Tolkien. Il s’agit donc ici de construire
ou tout au moins de mieux définir ces nouveaux outils d’analyse permettant de mieux penser
cet auteur. Les deux approches, envisagées dans leur acception traditionnelle, sont efficaces
mais insuffisantes car elles ne permettent pas de bien rendre compte de la spécificité de
l’œuvre de Tolkien à l’intérieur de la littérature, spécificité qui
vient de la nature essentiellement mythologique de son Légendaire².
¹ L’emploi de ce terme m’a
beaucoup été reproché, mais il ne me semble nullement choquant – si
on le comprend bien. Nous ne sommes pas (pas encore) en situation de guerre, mais simplement de
débat d’idées. Je peux donc avoir des adversaires ; pour autant je n’ai
pas d’ennemis.
² Ce point ne constituant pas le cœur
de la présente recherche, il ne sera qu’abordé très brièvement.
Il soulève de nombreuses questions que je débattrai dans une étude à venir.